CHAPITRE V

Ce n’était pas une grande ville, mais l’architecture y avait atteint un degré de sophistication inégalé. Elle s’étendait dans un creux, au pied de l’immense pic blanc, comme si elle était nichée dans le giron de la montagne. De la cité s’élevait une profusion de flèches, d’aiguilles et de spires blanches, élégantes. Les bâtiments bas étaient dotés de colonnades de marbre blanc et leurs murs étaient souvent entièrement faits de verre. Ils étaient entourés de vastes pelouses plantées d’arbres entre lesquels étaient disposés des bancs de marbre et des parterres de fleurs ceints de haies taillées, soulignées par de petits murets blancs. Des fontaines murmuraient dans les cours et dans les jardins tirés au cordeau.

Zakath contempla la cité de Kell avec ébahissement.

— Je ne savais pas qu’il y avait ça là ! s’exclama-t-il.

— Vous n’aviez jamais entendu parler de Kell ? fit Garion.

— Je connaissais son existence, mais je ne savais pas que c’était une telle splendeur ! A côté, Mal Zeth a l’air d’une agglomération de taudis, vous ne trouvez pas ?

— On pourrait en dire autant de Tol Honeth ou de Melcène.

— Je croyais les Dais incapables de construire une baraque qui tienne debout, et voilà sur quoi je tombe !

Toth esquissa quelques gestes à l’intention de Durnik.

— Il dit que c’est la plus vieille ville du monde, traduisit le forgeron. Elle était déjà comme ça longtemps avant que Torak ne fende le monde. Elle n’a pas changé en dix mille ans.

— Alors ils ont probablement oublié comment la faire, depuis le temps, soupira l’empereur de Mallorée. J’aurais bien débauché certains de leurs architectes. Mal Zeth n’aurait pas volé quelques embellissements.

Toth se remit à gesticuler et Durnik fronça le sourcil.

— J’ai dû mal comprendre, marmonna-t-il.

— Que dit-il ?

— Que les Dais n’ont rien oublié de ce qu’ils avaient fait un jour. C’est bien ça ? demanda le forgeron.

Le colosse muet opina du chef et reprit sa mimique. Durnik ouvrit de grands yeux.

— Il dit que tous les Dais actuellement en vie savent tout ce qu’ont su tous les Dais qui ont jamais vu le jour.

— Eh bien, ils doivent avoir de sacrées bonnes écoles, commenta Garion.

Toth lui répondit d’un sourire. Un drôle de petit sourire légèrement compatissant. Puis il fit un petit signe, descendit de cheval et s’éloigna.

— Où va-t-il ? s’enquit Silk.

— Voir Cyradis, soupira Durnik.

— Ne devrions-nous pas l’accompagner ?

— Elle viendra nous chercher quand elle sera prête.

Comme tous les Dais que Garion avait eu l’occasion de voir, les Kellénites portaient de simples robes blanches au large capuchon fixé aux épaules. Ils se promenaient sur les pelouses ou parlaient calmement, assis par petits groupes sur les bancs de marbre. Certains tenaient des livres ou des parchemins. Tout ceci rappelait un peu à Garion les universités de Tol Honeth et de Melcène, mais il était convaincu que cette communauté se consacrait à des recherches beaucoup plus sérieuses que les travaux souvent futiles auxquels se livraient les savants de ces institutions réputées.

Les Dais qui les avaient escortés jusqu’à cette fabuleuse cité les menèrent le long d’une large rue vers une maison toute simple. Un vieillard aux cheveux de neige et aux yeux bleu vif était plié en deux sur un long bâton, devant le seuil.

— Il y a si longtemps que nous vous attendions, dit-il d’une voix chevrotante. Le Livre des Ères nous avait annoncé que l’Enfant de Lumière et ses compagnons viendraient quérir notre avis au cours de la Cinquième Ere.

— Et l’Enfant des Ténèbres ? demanda Belgarath en mettant pied à terre. Sa venue est-elle aussi présagée ?

— Non, Vénérable Belgarath. Elle ne peut se présenter ici. Ses directives lui viendront d’ailleurs et d’un autre moyen. Je m’appelle Dallan. Je suis venu vous accueillir.

— Est-ce vous qui dirigez cet endroit ? demanda Zakath en descendant de cheval à son tour.

— Ici, personne ne dirige, répondit Dallan. Pas même vous, Empereur de Mallorée.

— Vous avez l’air de savoir qui nous sommes tous, nota Belgarath.

— Nous connaissons chacun de vous depuis le jour où le Livre des Cieux nous a été ouvert. Vos noms étaient inscrits en toutes lettres dans les étoiles. Je vais maintenant vous emmener à un endroit où vous pourrez vous détendre en attendant la Sainte Sibylle.

Il regarda la louve étrangement placide qui suivait Garion comme son ombre et le louveteau qui folâtrait à côté d’elle.

— Comment va notre petite sœur ? demanda-t-il avec quelque chose qui ressemblait à de la vénération.

— Celle-ci est contente, ami, répondit-elle.

— Celui-ci s’en réjouit, répondit le vieillard dans le langage de la bête.

— Tout le monde à la surface de cette planète parlerait-il la langue des loups sauf moi ? rouspéta Silk.

— Si tu veux, je pourrai te donner des leçons, proposa Garion.

Le vieillard aux cheveux de neige les mena d’un pas chancelant à travers les pelouses d’un vert luxuriant, vers un vaste bâtiment de marbre précédé d’un escalier majestueux, aux marches étincelantes.

— Cette maison, Vénérable Belgarath, a été préparée pour vous au début de la Troisième Ère. Sa première pierre fut posée le jour où vous avez récupéré l’Orbe de votre Maître à la Cité de la Nuit sans Fin.

— Ça fait un bail, remarqua le vieux sorcier.

— Les Ères étaient longues, au début, acquiesça Dallan. Elles vont en raccourcissant, maintenant. Reposez-vous bien. Nous prendrons soin de vos montures.

Il s’éloigna en s’appuyant sur son bâton.

— Le jour où un Dal dira ce qu’il a à dire sans l’enrober dans ce baragouin énigmatique, ce sera la fin du monde, grommela Beldin. Entrons. Si cette maison est là depuis aussi longtemps qu’il le prétend, il doit y avoir haut comme ça de poussière et nous aurons un sérieux ménage à faire.

— Nous feriez-vous une crise de propreté, mon Oncle ? ironisa Polgara en gravissant les marches de marbre.

— La crasse ne me dérange pas, Pol, mais la poussière me chatouille le nez.

Il n’y avait pas un grain de poussière dans la maison. Les murs intérieurs étaient curieusement incurvés, si bien qu’il n’y avait pas d’angles. Les fenêtres étaient drapées de rideaux d’une finesse arachnéenne que gonflait la brise estivale, parfumée. Les meubles, d’une conception et d’une construction étranges, étaient très confortables.

Ils explorèrent cette étrange maison puis se réunirent dans la grande pièce centrale, au plafond voûté. Une petite fontaine babillait sur l’un des murs.

— Il n’y a pas de porte de derrière, remarqua Silk.

— Notre Kheldar projetterait-il un départ précipité ? s’enquit Velvet.

— Pas forcément, mais je préfère en avoir la possibilité.

— S’il le fallait vraiment, vous pourriez toujours sauter par une fenêtre.

— Sauter par la fenêtre ! C’est un truc de débutant !

— La fin justifie parfois les moyens.

Garion entendait un curieux bourdonnement. Il avait d’abord cru que c’était la fontaine, mais ça ne ressemblait pas tout à fait au murmure de l’eau courante.

— Vous croyez qu’ils m’en voudraient si j’allais faire un tour ? demanda-t-il.

— Attends un peu, lui conseilla Belgarath. Les Dais, et Cyradis en particulier, ont quelque chose dont nous avons besoin. Ne les offensons pas en allant nous baguenauder sans autorisation. Durnik, Toth t’a-t-il dit quand elle avait l’intention de venir nous voir ?

— Non, mais j’ai eu l’impression que ce ne serait pas long.

— Ça nous fait une belle jambe, mon cher frère, ironisa Beldin. Les Dais ont une notion du temps assez particulière. Ils ne le comptent pas en années mais en millénaires.

— Vous avez vu que les murs étaient montés sans mortier ? remarqua Zakath en examinant les murs, du côté de la fontaine.

Durnik s’approcha de lui, tira son couteau de sa gaine et l’enfonça entre deux dalles de marbre.

— Tenons et mortaises, dit-il pensivement. Et les joints sont d’une finesse inimaginable. La construction de cette maison a dû prendre des années.

— Et celle de la ville a dû durer des siècles, si tout est bâti de la même façon, ajouta Zakath. Où ont-ils appris à travailler ainsi ? Et quand ?

— Sans doute au cours de la Première Ere, lâcha Belgarath.

— Ça suffit, Belgarath, coupa hargneusement Beldin. Voilà que tu te mets à parler exactement comme eux.

— Je m’efforce toujours de m’adapter aux coutumes locales.

— Je ne suis pas plus renseigné, geignit Zakath.

— La Première Ere va de la création de l’homme jusqu’au jour où Torak a fendu le monde, lui expliqua Belgarath. Le commencement n’est pas clair du tout. Notre Maître n’a jamais été très prolixe sur la façon dont ses frères et lui ont tiré le monde du néant. Pour moi, c’est parce que leur Père n’était pas d’accord. On en sait beaucoup plus long sur la façon dont le monde a été fendu.

— Vous étiez là quand c’est arrivé, Dame Polgara ? demanda Sadi en ouvrant de grands yeux.

— Non, répondit-elle. Nous sommes nées bien plus tard, ma sœur et moi.

— Il y a combien de temps ?

— Trois mille ans à peu près. N’est-ce pas, Père ?

— A peu près, oui.

— La désinvolture avec laquelle vous parlez de milliers d’années me fait froid dans le dos, remarqua l’eunuque en frissonnant.

— Qu’est-ce qui vous fait penser que cette technique de construction date de cette époque ? s’informa Zakath.

— J’ai lu une partie du Livre des Ères, répondit Belgarath. Il apporte des informations très intéressantes sur l’histoire des Dais. Quand le monde a été fendu et que la Mer du Levant s’est engouffrée dans l’abîme, les Angaraks ont fui vers la Mallorée. Les Dais savaient qu’ils reviendraient, tôt ou tard, et ils ont décidé de se faire passer pour de simples fermiers. Ils ont démantelé leurs villes – toutes, sauf celle-ci.

— Pourquoi ont-ils laissé Kell intacte ?

— Ils n’avaient pas besoin de la détruire. Ils se défiaient surtout des Grolims, or ils ne pouvaient pas venir ici.

— Mais les autres Angaraks auraient pu, eux, objecta Zakath. Comment se fait-il qu’aucun n’ait jamais signalé l’existence de cette ville à l’administration ?

— On les a probablement encouragés à l’oublier, répondit Polgara. C’est l’enfance de l’art, reprit-elle comme il la regardait d’un air intrigué. Il ne faut pas grand-chose pour effacer tout les souvenirs d’un individu. Quel est ce murmure incessant ? demanda-t-elle, un peu agacée.

— Je n’entends rien, fit Silk, un peu étonné.

— Vous devez avoir les oreilles bouchées, Prince Kheldar.

Vers le coucher du soleil, des jeunes femmes vêtues de douces robes de tissu blanc leur apportèrent à dîner.

— Je vois que c’est la même chose dans le monde entier, fit Velvet d’un petit ton malicieux. Ces messieurs restent assis à bavarder pendant que les femmes se tapent tout le boulot.

— Oh, ça ne nous dérange pas, répondit gravement une fille aux grands yeux noirs et aux cheveux bruns, lustrés. C’est un honneur de servir.

— C’est bien ce qu’il y a de pis, rétorqua la Drasnienne. Non contents de nous laisser faire tout le travail, ils réussissent à nous faire croire que ça nous plaît.

La fille lui jeta un regard étonné et se mit à glousser. Puis elle regarda autour d’elle d’un air coupable en rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

Beldin se jeta sur une carafe de cristal, en remplit un gobelet à ras bord et le vida à grand bruit. A la surprise générale, il se mit à hoqueter et recracha le liquide violacé à tous les vents.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? se récria-t-il, outré.

— Du jus des baies de la forêt, Messire, répondit avec sérieux la jeune femme aux cheveux bruns. Il est très frais. Il a été pressé ce matin-même.

— Vous ne lui laissez pas le temps de fermenter ?

— De se gâter, vous voulez dire ? Oh non ! Quand ça arrive, nous le jetons.

— Vous n’avez pas de bière, brune, blonde, n’importe quoi ? geignit-il.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je savais bien que j’avais raison de me méfier de ce patelin, grommela le nain.

Polgara, quant à elle, arborait un sourire béat.

— Pourquoi toutes ces simagrées ? marmonna Silk à l’oreille de Velvet lorsque les Dalasiennes eurent tourné les talons.

— Simples travaux d’approche, répondit-elle mystérieusement. Ça n’engage à rien de pactiser avec les indigènes.

— Ah, les femmes ! fit-il en prenant le ciel à témoin.

Garion et Ce’Nedra échangèrent un coup d’œil.

Combien de fois s’étaient-ils dit à peu près la même chose, sur le même ton, au début de leur mariage ? Puis ils éclatèrent de rire.

— Je ne vois pas ce que ça a de drôle, bougonna Silk, vexé.

— Rien, Kheldar, répondit Ce’Nedra. Rien du tout.

Garion ne dormit pas de la nuit. Un murmure incessant bourdonnait à ses oreilles, le réveillant chaque fois qu’il était sur le point de s’assoupir. Il se leva de fort mauvaise humeur, le lendemain matin.

Il retrouva Durnik dans la pièce principale. Le forgeron avait l’oreille collée au mur, auprès de la fontaine.

— Il y a un problème ? demanda Garion.

— J’essaie de trouver l’origine du bruit. C’est peut-être un problème de tuyauterie. L’eau de cette fontaine vient bien de quelque part. Elle doit être amenée par des conduites encastrées dans le mur et qui descendent jusque dans le sol.

— Tu crois que de l’eau circulant dans un tuyau pourrait faire un bruit pareil ?

— Tu n’imagines pas le vacarme que peut faire une plomberie défectueuse ! s’esclaffa Durnik. Une fois, j’ai vu une ville entière abandonnée parce que tout le monde la croyait hantée. Le bruit venait du système de canalisations.

Sadi fit son entrée sur ces entrefaites. L’eunuque, qui portait depuis plusieurs mois un pantalon et de courtes bottes sendariennes, avait revêtu une de ses robes de soie irisées.

— Très joli, commenta Garion.

— Je ne sais pas pourquoi, j’avais le mal du pays, ce matin, soupira-t-il avec un haussement d’épaules. Je crois qu’il me suffirait, pour être heureux jusqu’à la fin de mes jours, de ne plus voir une seule montagne. Que faites-vous, Maître Durnik ? Vous examinez encore la construction ?

— Non. J’essaie de trouver l’origine de ce bruit.

— Quel bruit ?

— Eh bien, celui que nous entendons tous.

— J’entends les oiseaux qui chantent dehors, fit Sadi en penchant la tête. Il doit y avoir un cours d’eau pas loin d’ici. C’est tout.

Garion et Durnik échangèrent un coup d’œil perplexe.

— Silk ne l’entendait pas non plus, hier, rappela Durnik.

— Si nous faisions lever tout le monde ? suggéra Garion.

— J’ai peur que ça ne nous rende pas populaires.

— Nous nous en remettrons. C’est peut-être important.

La première chose que firent leurs amis en entrant dans la salle fut de chercher Garion du regard. Un regard très noir.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Garion ? ronchonna Belgarath.

— Je voudrais tenter… disons une expérience, Grand-père.

— Tu ne pourrais pas faire tes expériences à une heure décente ?

— Mmm, on est encore de bonne humeur, ce matin ! fit Ce’Nedra.

— J’ai mal dormi.

— Ça, c’est bizarre. Moi, j’ai dormi comme une souche.

— Durnik, tu veux bien aller là-bas, s’il te plaît ? demanda Garion en indiquant l’un des bouts de la salle. Sadi, mettez-vous là, lui ordonna-t-il en indiquant l’autre bout de la pièce. Ce ne sera pas long, vous autres. Je vais vous poser une question à laquelle je vous demande de répondre tout bas.

— Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? pesta Belgarath.

— Je ne voudrais pas que vous faussiez l’expérience en parlant entre vous.

— Je dois dire que c’est un principe scientifique parfaitement honorable, approuva Beldin. Il a réussi à exciter ma curiosité. Personnellement, je suis prêt à lui complaire.

Garion passa de l’un à l’autre en demandant à chacun : « Entendez-vous ce murmure ? » Et selon la réponse, il l’envoyait rejoindre Sadi ou Durnik. Ce fut vite fait, et le résultat confirma ses soupçons. Avec Durnik se trouvaient Belgarath, Polgara, Beldin et, chose un peu surprenante, Essaïon, tandis que Silk, Velvet, Ce’Nedra et Zakath étaient du côté de Sadi.

— Bon. Tu vas nous expliquer ces salades, maintenant ? bougonna Belgarath.

— J’ai posé la même question à chacun de vous, Grand-père. Ceux qui sont avec toi entendent le bruit. Les autres non.

— Comment peut-on ne pas l’entendre ? Ce vacarme m’a empêché de dormir toute la nuit.

— C’est peut-être pour ça que tu as la comprenette si difficile, ce matin, commenta Beldin d’une voix fruitée. Excellente expérience, Garion. Maintenant, si tu éclairais un peu la lanterne de notre ami à la cervelle embrumée ?

— C’est vraiment très simple, Grand-père, fit Garion d’un petit ton condescendant. C’est même probablement parce que c’est si simple que tu n’y as pas pensé. Seules entendent le bruit les personnes ayant ce que tu appelles « le don ». Il est inaudible pour les autres.

— Je n’entends absolument rien, en effet, confirma Silk.

— Alors que moi je l’entends depuis que nous sommes en vue de Kell, ajouta Durnik.

— C’est intéressant, hein, Belgarath ? fit Beldin. Bon, on pousse le raisonnement un peu plus loin ou tu veux retourner te coucher ?

— Ne dis pas de bêtises, rétorqua distraitement le vieux sorcier.

— Très bien. Nous entendons un son inaudible pour les gens normaux. Ça me fait penser à un autre bruit. Pas toi ?

— Le bruit qui accompagne l’usage du Vouloir et du Verbe, répondit Belgarath en hochant la tête d’un air entendu.

— Ce n’est donc pas un bruit naturel, murmura rêveusement Durnik. Eh bien, Garion, je suis content que tu aies tiré ça au clair, ajouta-t-il avec un petit rire. Un peu plus et je démontais toute la maison.

— Pour quoi faire, au nom du ciel ? s’étonna Polgara.

— J’étais persuadé que ce tintamarre venait de la tuyauterie !

— Ce n’est pourtant pas de la sorcellerie, reprit Belgarath. Ça ne fait pas le même bruit et je n’éprouve pas les sensations habituelles.

— Dis donc, reprit Beldin. Ensemble, les gens d’ici auraient largement le pouvoir de régler leur compte à tous les Grolims qui s’aventureraient dans le coin. Alors pourquoi prendre la peine de les frapper d’une malédiction ?

— Je ne vois pas où tu veux en venir.

— A ceci : la plupart des Grolims sont des sorciers, non ? Ils devraient donc être en mesure d’entendre ce bruit. Et si cet enchantement servait en fait à les empêcher de s’approcher suffisamment pour l’entendre ?

— Je n’y comprends rien du tout, remarqua Zakath.

— Pourtant, je simplifie. A quoi pourrait bien servir une malédiction conçue pour éloigner des gens dont on n’a rien à craindre ? Ça n’a pas de sens. Tout le monde a toujours cru que l’enchantement était destiné à protéger Kell, mais il me paraît évident qu’il doit y avoir quelque chose d’encore plus important à protéger.

— Vous voulez dire ce bruit ? Et pourquoi les Dais ne voudraient-ils pas qu’on l’entende ? rétorqua Velvet, perplexe.

— Bon, reprenons depuis le début. Qu’est-ce qu’un bruit ?

— Oh non, tu ne vas pas recommencer ! soupira Belgarath.

— Je ne te parle pas du bruit dans les bois. Un bruit n’est qu’un bruit, à moins qu’il n’ait un sens particulier. Quel nom donnons-nous à un bruit chargé de signification ?

— La parole ? risqua Silk.

— Exactement.

— Et pourquoi les Dais ne voudraient-ils pas que l’on surprenne leurs paroles ? objecta Ce’Nedra. Personne ne comprend rien à ce qu’ils racontent, de toute façon.

— Ce n’est peut-être pas tant ce qu’ils se disent que la façon dont ils se le disent qui a de l’importance, intervint Durnik qui faisait les cent pas, les mains nouées dans le dos.

— Et on m’accuse d’être obscur, fit Beldin en foudroyant Belgarath du regard. Que veux-tu dire, Durnik ?

— Je réfléchis tout haut, admit le forgeron, le front plissé. Ce son, ce bruit ou ce que vous voudrez ne veut pas dire qu’un individu est en train d’en changer un autre en salsifis. Au fait, avons-nous vraiment le pouvoir de faire ça ?

— Oui, répondit Beldin, mais je ne vois pas l’intérêt. Les salsifis poussent comme du chiendent et j’ai horreur de ça. Je préfère avoir affaire à un sale individu plutôt qu’à un million de saloperies de salsifis.

— Bref, ce n’est pas le bruit que fait la sorcellerie.

— Probablement pas, convint Belgarath.

— D’autre part, je crois que Ce’Nedra a raison. Les Dais sont seuls à comprendre vraiment ce qu’ils racontent. Je sais que j’ai bien du mal à suivre les discours de Cyradis.

— Bon, et où cela nous mène-t-il ? demanda Beldin d’un ton pressant, les yeux brillants.

— Eh bien, je me demande si la question n’est pas de savoir « comment » plutôt que « quoi ». Je parle trop, avoua tout à coup le forgeron, confus. Vous avez probablement des tas de choses plus intelligentes à dire sur la question que moi.

— Je n’en suis pas si sûr, fit Beldin. Je pense que tu es sur le point d’arriver à quelque chose. Ne perds pas le fil.

Des gouttelettes de sueur perlaient sur le front de Durnik. Il se passa une main sur les yeux en essayant de rassembler ses idées. Garion remarqua que tous, dans la pièce, regardaient, en se retenant de respirer, son vieil ami se débattre avec une notion qui leur passait probablement loin au-dessus de la tête.

— On dirait que les Dais s’efforcent de protéger quelque chose, poursuivit le forgeron. Ça doit être quelque chose de très simple, pour eux du moins, mais qu’ils ne veulent pas que le reste du monde comprenne. Si seulement Toth était là. Il pourrait peut-être nous expliquer de quoi il s’ag…

Il s’arrêta net et ouvrit de grands yeux.

— Qu’y a-t-il, mon Durnik ? demanda Polgara.

— Ce n’est pas possible ! s’exclama-t-il, très excité tout à coup. Ça ne peut pas être ça !

— Quoi donc, Durnik ? insista-t-elle, exaspérée.

— Tu te souviens quand nous avons commencé à parler par gestes, Toth et moi ? reprit le forgeron en parlant très vite, d’une voix presque haletante. Nous travaillions ensemble. A force, on finit par savoir ce que fait l’autre, et même ce qu’il pense, c’est bien connu. Vous connaissez le langage des signes, Pol, Garion et vous, Silk ?

— Oui, confirma le petit Drasnien, intrigué.

— Vous avez vu les gestes que fait Toth. Vous croyez que vous pourriez dire autant de choses dans votre langage secret que Toth rien qu’avec quelques vagues mouvements de la main ?

Garion connaissait déjà la réponse.

— Non, répondit Silk, tout songeur. Sûrement pas.

— Eh bien, moi, je comprends exactement ce qu’il veut dire. Les signes n’y sont pour rien. Il les fait juste pour que je… pour me fournir une explication de ce qu’il fait en réalité. Il met les mots directement dans ma tête, sans avoir besoin de parler, fit gravement Durnik. C’est forcé, puisqu’il est muet. Et si le murmure que nous entendons était la même chose ? Si c’était le bruit que font les Dais en parlant entre eux ? Et s’ils pouvaient le faire à distance ?

— Et par-delà le temps, ajouta Beldin en ouvrant de grands yeux, comme étonné par sa propre conjecture. Tu te souviens de ce que nous a dit ton grand ami muet quand nous sommes arrivés ici ? Il a dit que les Dais n’oubliaient rien, et que tous les Dais vivants savaient tout ce qu’avaient su tous les Dais qui avaient jamais vu le jour.

— Tu sais bien que c’est absurde, objecta Belgarath.

— Je ne vois pas pourquoi, après tout. Les abeilles et les fourmis y arrivent bien.

— Nous ne sommes ni des abeilles ni des fourmis.

— Le miel mis à part, je peux faire presque tout ce dont est capable une abeille, rétorqua le bossu. Et tu finirais probablement par construire une fourmilière satisfaisante, avec un peu d’exercice.

— L’un de vous aurait-il l’amabilité de nous expliquer ce que vous racontez ? demanda Ce’Nedra un peu agacée.

— Ils disent que nous avons peut-être affaire à un esprit de groupe, mon chou, traduisit calmement Polgara. Assez maladroitement, je vous l’accorde, mais c’est à ça qu’ils veulent en venir. Il existe des créatures, reprit-elle en les gratifiant d’un sourire un peu condescendant, des insectes pour la plupart, qui ne sont pas très futés pris individuellement mais qui, en groupe, font preuve d’une grande intelligence. Une abeille isolée n’a rien de génial, mais une ruche sait tout ce qui lui est arrivé au cours de son existence.

La louve arriva à cet instant, ses griffes cliquetant sur le sol de marbre, le louveteau folâtrant derrière elle.

— Les loups en sont capables aussi, intervint-elle.

Elle avait donc suivi la conversation derrière la porte.

— Que dit-elle ? demanda Silk.

— Que les loups font pareil, traduisit Garion. Ça me rappelle une chose que m’a racontée Hettar, une fois : les chevaux ne se voient pas comme des individus isolés mais comme faisant partie d’un troupeau.

— Est-ce possible ? Des êtres humains en seraient-ils capables ? demanda Velvet, incrédule.

— Il y a un moyen d’en avoir le cœur net, insinua Polgara.

— Non, Pol, protesta Belgarath. C’est trop dangereux. Tu risques d’être attirée dedans et de ne plus pouvoir repartir.

— Voyons, Père, répondit-elle calmement, les Dais ne me laisseront peut-être pas entrer, mais ils ne me feront aucun mal et ne me retiendront jamais contre mon gré.

— Comment le sais-tu ?

— Je le sais, c’est tout.

Et elle ferma les yeux.

La sibylle de Kell
titlepage.xhtml
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_032.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_033.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_034.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_035.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_036.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_037.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_038.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_039.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_040.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_041.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_042.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_043.html